Le réformisme radical est devenu la doctrine socialiste. Ce mélange de réformisme et de radicalité se veut le gage d'une vraie transformation sociale, l'expression actuelle du théorème de Jaurès : "aller à l'idéal et comprendre le réel", étroit chemin entre utopie et pragmatisme.
Le débat qui anime le PS tourne finalement autour d'une idée simple : quelle dose de réformisme et quelle dose de radicalité doit comprendre notre projet pour convaincre les français ? La position du curseur déterminera selon moi le profil du meilleur candidat aux primaires socialistes. Les considérations politiques viennent en second. Mais malheureusement ce n'est pas l'analyse partagée par tous mes camarades strauss-kahniens.
Autant je comprends la position d'un J.C. Cambadélis qui est un homme d'appareil par excellence et par goût (il se positionne pour être premier secrétaire du parti après l'élection de Martine Aubry), autant j'apprends avec une certaine perplexité le soutien apporté à Martine Aubry par les rocardiens du club Inventer à gauche animé par Michel Destot et mes amis Catherine Tasca et Alain Bergounioux. J'avais cru comprendre pour en avoir discuté avec des membres de ce club qu'il fallait encore attendre un peu, à savoir l'entrée en campagne de Martine Aubry pour se prononcer. Qu'il fallait écouter les orientations de la presque candidate pour savoir si le message porté était celui du rassemblement et du progrès ou l'expression subliminale d'un tout sauf Hollande mortifère qu'ils refusaient. Etant moi même sur une ligne d'observation et d'écoute, je partageais ce point de vue. Mais ensuite ces camarades estimables se sont prononcés sans attendre ... Un peu étonnant.
En lisant les explications de Michel Destot pour justifier son adhésion, j'apprends que Martine aurait toutes les qualités pour rassembler toutes les composantes de la gauche et que cette raison - quasi seule - lui permettrait de l'emporter. Pourquoi pas ? Mais de là à dire que Hollande n'est pas bien placé pour rassembler la gauche ? Ce n'est pas évident. D'abord les sondages ne l'indiquent pas. Ensuite il faut avoir un peu de mémoire pour regarder qui a été l'artisan des synthèses qui prévalaient au PS quand il était aux commandes. Il faut regarder aussi du côté de nos partenaires. Qui est écolo-compatible ? Qui est Mélenchon-compatible ? Hollande comme Aubry ou alors ni l'un ni l'autre si on pense à Montebourg. Je n'ai pas observé de progrès notables du côté des alliances depuis que Martine Aubry est à la tête du parti. Mais qu'on se pose la bonne question. Ce n'est pas : "qui est le plus susceptible de rassembler la gauche ?", mais "qui est le plus susceptible d'attirer le vote du plus grand nombre aujourd'hui au premier tour ?" Et là c'est plutôt François Hollande. Par son discours sur la dette, sur la jeunesse et la fiscalité d'une part et sur l'empathie, l'humanité, la proximité qui se dégage de sa personnalité d'autre part. Alors oui si on veut rassembler la gauche sans se préoccuper de rassembler les français en pensant qu'il s'agit d'une question de second tour, Martine Aubry est plutôt le bon choix. Si on veut l'emporter, la réponse est pour moi aujourd'hui plutôt François Hollande.
Mais pour ma part j'ai davantage envie de rester sur le plan des convictions que sur le plan des supputations. J'ai suffisamment regretté que les réformistes au PS, façon deuxième gauche à savoir Michel Rocard puis Jacques Delors aient mis les pouces devant les radicaux du parti et les manoeuvriers. On a obtenu cette politique interventionniste et étatiste dont la réforme des 35 heures pilotée par Martine Aubry a été l'aboutissement. Non pas que je conteste l'objectif de réduction de temps de travail. Comme Rocard et DSK, je le partage, mais tout est affaire de méthode. L'autoritarisme caché sous le volontarisme n'est pas ma tasse de thé.
Pour l'anecdote, j'ai eu cette nuit une insomnie et pour y remédier, j'ai relu quelques passages meurtriers et féroces du livre de Michel Rocard "Si ca vous amuse" (Flammarion) sur la réduction du temps de travail. Je cite Rocard, page 281. Il évoque les réformes de 1936, 1981 et 1997 : "des textes qui furent brutaux, maladroits et peu opérants". Décoiffant ! Plus loin, page 282, tourné vers l'avenir, Rocard regrette que le vote large d'un texte au Parlement Européen en 1995 appelant à une grande négociation sociale n'ait suscité ni l'intérêt de la commission européenne, ni le soutien d'une certaine ministre française du travail, Martine Aubry en 1997. Celle ci refusa de croire que les patrons allaient échanger des embauches contre des baisses de cotisations négociées. Elle préféra imposer une baisse du temps de travail sans engagement sur l'emploi mais en travaillant 35h payées 39. Les 35 heures étaient mal nées et n'eurent pour résultat que de conforter ceux qui avaient déjà un emploi en excluant la plupart de ceux qui attendaient à la porte du marché du travail. Pour le coup, la "dame du faire" (comme dit Cambadélis) a préféré aller jusqu'au bout du rapport de forces et fait exploser la négociation. La méthode a tué l'objectif de justice sociale, de partage du travail et a transformé la réforme en progrès pour les cadres et les classes moyennes. Mais sans le vouloir la flexibilité s'est accrue pour les classes populaires qui nous ont ensuite tant manqué en 2002, et "last but not least", le gel des salaires pour tous en a découlé. Des points faibles qui avaient été ciblés par Ségolène Royal en 2007 au grand dam des radicaux du parti qui y voyaient une dérive droitière et refusaient de reconnaître nos erreurs avec les classes populaires sur ce plan comme sur l'insécurité. La conquête sociale aurait pourtant mérité davantage de concertation et de modularité. C'est là que je regrette l'adhésion sans conditions du groupe Destot à Martine Aubry. Reconnait-elle que la méthode n'était pas parfaite ? A la marge. Je reste persuadé que les 35 heures sont un progrès mais sincèrement si on se veut fidèle à Michel Rocard je ne souhaite pas que nous procédions ainsi à l'avenir pour gouverner le pays. Le pays ne supporte plus le sarkozysme dans ce qu'il a de centralisation, d'hyper présidentialisation, et de clanisme. Nous sommes un parti de culture parlementaire à vocation majoritaire. Martine devrait dire quel chemin elle empruntera, quelle gouvernance elle adoptera. Je note qu'elle a approuvé maintenant la mesure d'une grande négociation salariale qui figure au projet du PS.
C'est bien le discours de la méthode que j'entends privilégier désormais. Il s'agit d'être cohérent avec ce que j'ai toujours défendu sur le plan syndical et politique : la négociation collective et la concertation plutôt que la protestation stérile ou l'accord étatique imposé aux parties.
J'avoue que la question sociale me faisait pencher vers Martine Aubry il y a quelques jours encore, mais après cette lecture nocturne, je n'en suis plus sûr du tout aujourd'hui. A ce stade François Hollande repasse en tête dans mon esprit pour son art consommé du compromis sans que mon choix soit arrêté. Qu'est d'autre le réformisme radical si ce n'est un compromis, si ce n'est une promesse de réconciliation des français, de réussite, et de durée au pouvoir. Gagner et gagner encore, c'est la seule garantie de pouvoir vraiment transformer la société.
Les commentaires récents