Ce matin, j'ai distribué des tracts pour François Hollande avec plusieurs camarades sur le marché d'Achères et un sujet posé par un des nos concitoyens, un ouvrier à première vue, m'a interpelé car profondément juste : pourquoi la fabrication par Renault d'une usine à Tanger avec des salariés payés 250 € par mois. Pourquoi investir là bas, pourquoi une entreprise où l'Etat français a une participation au capital fait-elle ce choix ?
La personne indignée par cet abandon du territoire national réclamait que Renault rembourse les aides publiques perçues pendant la crise. C'est vrai qu'en 2008, Peugeot comme Renault ont reçu des aides de l'Etat pour survivre, car les banques faisaient défaut au niveau du crédit.
Pour ne pas tout mélanger et sombrer dans la démagogie la plus facile, il faut remettre les choses en place.
Une société privée n'existe que par et pour le profit de ses actionnaires. Son engagement territorial et social ne vient qu'en second, même si elle affirme le contraire. Ne parlons même pas d'éthique ou de citoyenneté, les multinationales respectent la loi uniquement parce que c'est la condition pour faire leurs affaires, pas parce qu'elles s'en soucient. C'est aussi parce qu'elles veulent que leurs contrats et leurs biens soient respectés par un état de droit. Nulle éthique ou morale à ce niveau. Juste le respect du droit de propriété qui permet aux actionnaires de voir prospérer leur capital sans risque de nationalisation ou confiscation. Tout ceci ne répond pas à la question de la compétitivité.
En fait si un territoire est vraiment attractif, c'est notamment parce qu'il offre un niveau d'infrastructures suffisant, une population qualifiée ou formée pour les tâches attendues et une certaine stabilité réglementaire et politique. Au Maroc, dans le cas de Renault, ces hypothèses sont vérifiées. Nulle révolution arabe en vue, une population jeune et désireuse de consommer, un régime royal qui se modernise en douceur, un droit du travail léger, des syndicats inexistants. En prime, une situation géographique en bord de mer, un port à la limite de l'Espagne et de Gibraltar, donc aux portes de l'Union Européenne offrant un débouché facile aux marchandises.
On comprend donc les motivations de Renault. Ce qu'ils ont fait avec Dacia et la Roumanie, ils le reproduisent avec le Maroc : produire du low cost dans des conditions low cost. Et en retour offrir aux consommateurs français les plus modestes des voitures abordables. Avec un argument répété en boucle : la mondialisation heureuse et gagnante.
Exact ? Pas vraiment. Pas pour tout le monde. Car il faut faire le bilan global de ces investissements. Si nous sommes passés en dix ans en France à une production industrielle qui ne pèse plus que 13% de notre PIB (moins que les anglais qu'on raille pour n'être devenus qu'une nation de financiers), c'est en raison de ce genre de décisions répétées dix ans durant. Que le Maroc s'extirpe de sa situation économique émergente n'est pas pour contenter nos ouvriers mis sur la touche. La beauté du modèle "global" ne touche pas les perdants du modèle.
Nous ne pouvons pas être qu'une nation de services, ou à vocation touristique. Ressembler économiquement à la Grèce n'est pas une solution. Reconnaissons qu'on en est encore loin : au moins en France, notre système fiscal fonctionne.
J'espère sincèrement que le débat présidentiel permettra de répondre à cette question essentielle : comment refaire de la France une terre de compétitivité et d'attraction ? Pourtant les investissements directs de l'étranger sont importants en France. Mais il subsiste toujours l'impression que notre sang industriel coule et part à l'étranger. Les annonces d'un géant comme Total qui ne paie que 300 millions d'euros d'IS en France pour 12 milliards de profit global devraient déclencher le tocsin.Les sous-traitants européens de Renault et autres vont suivre leurs donneurs d'ordre au Maroc ou ailleurs, accentuant la délocalisation.
Qui politiquement répond le mieux ? Personne.
La réponse de Le Pen est simple, simpliste : fermons les frontières, empêchons Renault de fabriquer à l'étranger. Absurde. Renault disparaitrait ou s'exilerait totalement.
La réponse de Nicolas Sarkozy, on la connait : augmenter la TVA pour réduire le coût du travail. Croit-il vraiment qu'avec 1,6% de TVA il va réduire l'écart de salaires entre la France et le Maroc ? Non c'est ridicule.
Investir sur la qualité, la recherche et la formation, c'est une réponse à long terme, c'est celle de François Hollande. Mais c'est simplement conserver nos laboratoires de recherche et nos universités en France pas nos usines. Investir dans les infrastructures c'est aussi la réponse publique possible. Mais bâtir des centres de logistique et de transit, des autoroutes, des ports c'est répondre à la logique industrielle qui permet au producteur marocain de toucher le consommateur français.
Il faut répondre à la question centrale du fabriquer en France. Bizarrement, c'est François Bayrou qui pose la question, pas nous. Je crois qu'il n'a pas trouvé la réponse, mais en tout cas il a posé la bonne question.
Peut-être que comme les allemands, nous devrions nous efforcer de fabriquer les machines qui fonctionnent dans les usines. A défaut il faudrait proposer les ingénieurs qui concoivent et développent ces usines. Mais en ce cas on n'a pas besoin d'ouvriers. Nous avons besoin de nos ouvriers pour nos besoins propres. Là se pose la question de l'immigration, mais c'est une autre histoire ...

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