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Samuel Goldman : « Donald Trump est un président d’une extraordinaire faiblesse »

Samuel Goldman : « Donald Trump est un président d’une extraordinaire faiblesse »

En un an, Donald Trump n’a pas accompli grand-chose, mais il dispose d’un socle d’électeurs solide, explique Samuel Goldman, professeur de science politique à l’université George-Washington, dans un entretien.

LE MONDE |  | Propos recueillis par Marc-Olivier Bherer

Donald Trump à Washington DC, le 19 janvier.
Donald Trump à Washington DC, le 19 janvier. BRENDAN SMIALOWSKI / AFP

Samuel Goldman est professeur de science politique à l’université George-Washington (Washington DC), il dirige le Loeb Institute for Religious Freedom et les pages littéraires de la revue conservatrice Modern Age.

Qu’avez-vous pensé de la première année de Donald Trump au pouvoir ?

Au moment de son entrée en fonctions, j’ai cru qu’il saurait mieux se faire aimer. Traditionnellement, les présidents atteignent un sommet de popularité peu après leur arrivée à la Maison Blanche et les sondages leur restent favorables au cours de leur première année au pouvoir. Mais M. Trump n’a pas connu d’état de grâce. La proportion des électeurs qui se disent satisfaits de son travail oscille entre 35 % et 45 %.

De tels scores étaient cependant prévisibles, puisqu’ils correspondent à ceux enregistrés au cours de la campagne présidentielle. Les Américains se partagent toujours en trois blocs. Le premier tiers apprécie vraiment Trump, le deuxième l’a en aversion et le troisième se tient au centre, entre ces deux pôles. Trump s’est donc montré incapable de gagner les faveurs de ceux qui ne le soutenaient pas déjà au cours de la campagne. Il s’en tient à ce qu’il appelle sa « base ».

Cette base semble donc solide…

Ce qui est moins surprenant qu’on ne pourrait le croire. Les présidents les moins populaires, par exemple Richard Nixon au moment du Watergate ou Herbert Hoover aux premiers temps de la Grande Dépression, avaient la même proportion d’électeurs qui les soutenaient. Ainsi, à moins de révélations véritablement fracassantes, il semble très peu probable que Trump voit sa base s’éroder.

A votre avis, Donald Trump est-il un président fort ou faible ?

Il est un président d’une faiblesse extraordinaire. L’histoire de l’année qui vient de s’écouler est celle de son incapacité à pourvoir son administration en personnel, à fixer ses priorités politiques. En conséquence, le président n’a pas réussi à faire grand-chose. D’une certaine manière, il a gouverné comme un républicain conventionnel, moins par inclination ou stratégie que parce qu’il n’a pas d’objectifs précis. Il a donc dû s’en remettre aux idées républicaines et à une équipe formée de républicains, sans opérer la rupture qu’il souhaitait.

Trump reste-t-il un républicain au sens traditionnel ?

Non. Je crois au contraire qu’il doit son succès électoral à l’essoufflement du discours conservateur : les clichés sur la liberté et la responsabilité personnelle, qui se traduisent par la réduction des aides sociales, la baisse des impôts pour les plus riches, et la poursuite d’une politique étrangère hautement interventionniste. Donald Trump a fait campagne contre toutes ces choses, particulièrement contre la guerre en Irak. En termes de politique intérieure, Trump s’était opposé à une politique de l’offre. Toutefois, sa réforme fiscale, très avantageuse pour les plus riches, aurait aussi bien pu être conduite par Mitt Romney, candidat à la présidentielle de 2012, s’il avait été élu. Mais en tant que candidat, Trump paraissait prêt à en finir avec l’orthodoxie du Parti républicain.

Il doit donc composer avec les idées qui font consensus au sein du Parti républicain ?

Oui. Il découvre en effet comme tous les autres présidents, bien que le choc soit sans doute plus grand pour lui, parce qu’il ne connaît rien à l’art de gouverner, qu’il y a une grande différence entre faire campagne et exercer le pouvoir. Même si vous êtes le président, dire quelque chose ne suffit pas pour que cela ait force de loi. Il aurait fallu un président bien plus structuré pour opérer une réelle rupture avec le consensus à droite.

Néanmoins, il ne démord pas de son franc-parler et continue de s’exprimer avec vulgarité…

Encore une fois, il est utile de revenir à cette division de l’opinion publique américaine en trois groupes. Une large majorité d’Américains, et une majorité d’électeurs républicains, désapprouve les tweets de Donald Trump et souhaite qu’il arrête de communiquer de cette manière. Son style non conventionnel déplaît largement. Mais ses partisans adorent ce type de propos. Et c’est un élément central de ce qui fait sa popularité auprès d’eux. Trump aurait dit que ses commentaires sur le Nigeria et Haïti [qu’il aurait qualifiés de « pays de merde »plairaient à sa base. Il avait sans doute raison. Mais la question est : pourquoi cela leur plaît-il autant ?

LORSQUE LES PARTISANS DE TRUMP DISENT QU’ILS LE TROUVENT HONNÊTE OU FRANC, ILS NE DISENT PAS QU’ILS CROIENT QUE CE QU’IL DIT EST JUSTE

Je crois que deux facteurs sont en jeu. Le premier tient au fait que Trump se présente comme un combattant acharné prêt à outrepasser les normes existantes. Pour ses électeurs, cette indifférence est libératrice. Ils trouvent rafraîchissant son discours que l’on peut dire nationaliste, voire raciste, sans qu’ils ne soient nécessairement tous d’accord avec lui. Néanmoins, son ton les libère de normes langagières que Trump associe de manière réductrice à la rectitude politique.

Pour un journaliste, un professeur d’université, un homme politique, il n’est pas difficile de s’exprimer sans offenser qui que ce soit, parce que vous maîtrisez ces codes. Mais si vous n’êtes pas aussi à l’aise avec ce vocabulaire, il est beaucoup plus difficile de vous exprimer. Lorsque les partisans de Trump disent qu’ils le trouvent honnête, ou franc, ils ne disent pas qu’ils croient que ce qu’il dit est juste, mais qu’il dit ce qu’il pense. Et il y a un fort contraste entre ce type d’honnêteté et la retenue avec laquelle s’expriment généralement les responsables politiques. Ces derniers se contentent de lire une déclaration où chaque mot a été pesé puis soupesé. Face à tant de circonspection, Trump peut paraître très rafraîchissant.

Que devraient faire les conservateurs pour reconquérir les électeurs séduits par Trump ?

Les conservateurs doivent apprendre de Trump et de ses partisans. Ils doivent réfléchir aux raisons pour lesquelles leur discours ne convainc plus, notamment en matière de politique étrangère. La guerre en Irak a eu un effet dévastateur et a ruiné la crédibilité du Parti républicain et de l’intelligentsia conservatrice. Pour les électeurs qui ont voté pour Donald Trump, il ne faut plus jamais s’engager dans ce type d’intervention. A mon avis, rien de ce qu’il a fait jusqu’à présent n’est aussi dangereux et corrupteur que la guerre en Irak. S’il peut éviter d’ici à 2020 d’engager l’armée dans un conflit majeur à l’étranger, le pays pourra lui en être reconnaissant.

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Un deuxième enjeu d’importance est l’immigration. Je n’y suis pas opposé comme certains des partisans du président, mais il faut aussi reconnaître que des contrôles plus stricts sont nécessaires. C’est ce que la majorité des Américains pense. Les démocrates et les républicains sont également d’accord sur ce sujet, sans parvenir à s’entendre. La colère qu’expriment les électeurs pro-Trump vient du fait qu’ils ont l’impression que rien ne change.

Comment les milieux conservateurs chrétiens réagissent-ils à la présidence de Trump ? Tout particulièrement les évangéliques ?

Ce que l’on appelait la « majorité morale » est en train de prendre conscience du fait qu’elle forme aujourd’hui une minorité. Au moment où ce mouvement prend son essor à la fin des années 1970, une majorité d’Américains était toujours pratiquante. Mais ce n’est plus vrai. Durant la campagne électorale, des études ont démontré que les Américains qui se disaient évangéliques, mais qui fréquentaient très peu, voire pas du tout, l’église, étaient de farouches partisans de Trump. Ceux qui étaient plus pratiquants étaient plus critiques à l’égard du candidat républicain.

Le passage d’une majorité à une minorité morale entraîne deux réactions. La première est incarnée par Jerry Falwell Jr, le fils du pasteur baptiste créateur du mouvement de la « majorité morale », qui revêt l’autorité de son père. Pour lui, cette minorité morale a besoin d’un défenseur, d’un champion. Il soutient donc Trump non parce qu’il est croyant, mais parce qu’il va protéger cette frange vulnérable. L’autre stratégie, adoptée par l’influent essayiste et blogueur Rod Dreher et des intellectuels chrétiens de la jeune génération, consiste à ne plus investir le débat politique afin de vivre en accord avec leur foi en se coupant du reste de la société.


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