On explique habituellement que le congrès de Reims se jouera sur une question centrale pour un parti socialiste en panne de leadership, de projet et de stratégie : quelle personnalité doit prendre la tête du PS ? J'essaye ici d'éclairer les choix possibles.
A la veille de ce qui est présenté comme un nouveau congrès d'Epinay, refondateur, il est bon de comprendre que tout part de ce constat : l'élection présidentielle commande tout. Au sein du PS : si on est présidentiable il ne faut pas le dire, mais il faut en jouer. Si on ne l'est pas on tente de le devenir. Dans un parti démocratique, le choc des ambitions est inévitable.
Faisons un peu d'histoire. Mitterrand a gagné Epinay sur une stratégie (l'Union de la gauche) et un projet nettement à gauche, fort qu'il était de ses succès passés (la mise en ballotage de De Gaulle en 1965), et ses galons de présidentiable en 1981 par un excellent score de 49,2% en 1974. Royal a d'ailleurs tenté de préempter cet héritage en qualifiant de succès ses 47% de 2007. L'histoire va t-elle se répéter ? Tout est possible.
A Epinay un débat avait eu lieu sur la représentation proportionnelle ou majoritaire au sein des instances du parti. Un autre sur la vocation majoritaire du PS. Un troisième sur l'alliance avec le PCF. Les débats d'aujourd'hui doivent porter sur notre adaptation aux institutions et sur les conséquences du quinquennat.
Deux thèses s'affrontent. Elles entraînent deux conceptions différentes du parti et de lourdes conséquences sur notre capacité à gagner la future échéance majeure.
1. La présidentialisation du parti :
Selon cette thèse, le chef de l'opposition, donc le premier secrétaire doit être le futur candidat naturel à l'élection reine, la présidentielle. Tout le parti doit oeuvrer dans le but d'emporter cette élection. Il est soumis à l'autorité d'un leader légitimé par le vote des militants, inspirateur lui même d'un projet d'autant plus personnalisé qu'il aura ensuite la charge de le faire appliquer.
C'est d'ailleurs le concept même de la Vème république qui inspire ce choix. Tout a été conçu pour favoriser la monarchie élective : un président élu au suffrage universel, irresponsable dès qu'il a été élu, doté de pouvoirs très importants sans équivalent dans les démocraties occidentales. Un président qui n'hésite pas à se placer au dessus des partis, en picorant à droite et à gauche des mesures adaptées à un contexte. Sauf en 1981, les français ont toujours voté pour cette forme d'équilibre, qui pousse à un certain conservatisme.
Sarkozy nage comme un poisson dans l'eau dans ce système. Il a endossé le costume et l'a même agrandi en rompant avec le mythe du premier ministre acteur et du président arbitre. Le président est clairement LE décideur aujourd'hui d'une politique néo-conservatrice.
Le parti dans cette optique est avant tout un instrument au service du leader, fournisseur d'idées et de forces militantes, de relais d'opinion, tous tendus vers la victoire du chef. La capacité de gagner dépend avant tout de la popularité du candidat dans l'opinion avant même le projet. Pour préserver sa popularité, le candidat a intérêt à en dire le moins possible, à parler de sujets consensuels, à flatter dans le sens du poil.
2. La parlementarisation du parti :
Ici, le candidat premier secrétaire est avant tout un organisateur, un facilitateur qui, chef de l'opposition nationale, idéalement un parlementaire, est en premier lieu un arbitre des débats internes. L'objectif est le développement du parti. L'accent est mis sur la mise en mouvement du parti au service d'orientations politiques qu'il propose et soumet aux votes. Dans cette optique, le parti est conçu prioritairement comme un lieu de débats et d'échanges d'idées de façon à permettre l'émergence d'un projet. Le candidat à l'élection reine est ensuite choisi par le vote des militants ou par des primaires ouvertes. C'est d'ailleurs la voie choisie par la modification des statuts du PS qui prévoie un congrès en 2011 pour le désigner, indépendamment du choix du premier secrétaire.
J'évoque la parlementarisation pour définir cette conception car il s'agit en fait de donner aux représentants du "peuple de gauche", c'est à dire les militants et leurs délégués, les clés du pouvoir au sein du parti. La décision est collective et le culte du chef est relégué au second plan.
Le projet précède le candidat. Le fait de choisir un candidat populaire est évidemment un plus, mais pas essentiel si on en juge au précédent Mitterrand - Rocard de 1981.
3. Les conséquences : la tentation du grand écart.
Dans le premier cas le présidentiable et premier secrétaire, peut être investi par la force de l'opinion - on l'a vu en 2006 - et échapper donc complètement au parti. Les combats peuvent dériver avec la peopolisation ou pire le populisme. Les enquêtes de popularité et la sondagite remplacent le plus souvent la réflexion. La confusion des rôles bride le renouveau programmatique, limite toute prise de risque susceptible de heurter l'opinion. La tentation de la pêche électoraliste des voix du centre survient. Que deviennent alors nos valeurs ? Qui sommes nous ? Faut-il nous droitiser ou au contraire nous gauchiser ?
La difficulté vient du fait que les institutions françaises privilégient le combat des individualités et favorisent l'hypothèse première : le choix d'un parti de supporters et la mise en avant d'idées qui transgressent les clivages. De son côté la culture du parti socialiste le pousse à refuser la voie bonapartiste, la théorie de l'homme providentiel.
Par parenthèse, cela ne signifie pas que le candidat président soit forcément quelqu'un d'invertébré, dénué de convictions et de doctrine. Avec Chirac, on a c'est vrai, connu le ni ni et l'indécision, l'immobilisme, mais avec Sarkozy on voit au contraire le mouvement permanent voire le tumulte et l'agitation l'emporter. Tout est affaire de personnalité et d'aversion au risque. Incidemment par un retour de balancier naturel, le volontarisme a payé en 2007. Il y a eu une tentative de couverture de tout l'échiquier politique par un seul camp qu'on constate encore aujourd'hui. C'était la marque de fabrique commune des deux candidats, mais plus poussée à droite.
La conséquence la plus lourde de cette stratégie du grand écart, c'est le plus souvent la victoire de la démagogie, d'une droite abusivement jugée meilleure gestionnaire et peu soucieuse de pureté idéologique, en un mot plus pragmatique. Ayant promis plus qu'il n'était possible de tenir, le respect des engagements est différé (fracture sociale, pouvoir d'achat). La crise démocratique s'aggrave mais la gauche n'en profite pas.
En synthèse, faut-il rejeter notre héritage et nos valeurs, les conserver ou les faire évoluer ? Je penche pour la dernière hypothèse : évoluons sans cynisme, défendons nos valeurs mais renonçons à l'idéologie pour l'idéologie. Le PS a souffert d'indécision sur cette question fondamentale et de l'absence de travail sur les idées. Mais l'absence a moins porté sur la production que sur la mise en musique des réflexions existantes. Un parti d'opposition ne peut rester impunément inerte pendant autant d'années. Un parti n'est pas le pays. Il ne faudrait pas tirer de conclusion sur le mode d'organisation du parti et le calquer sur notre pratique des institutions. Il n'y a pas de doctrine établie.
Une chose est claire, l'efficacité commande que nous poursuivions un travail collectif. Nous devons désigner dans un premier temps un candidat premier secrétaire puis un candidat président. Ceux qui voudraient nous forcer - par l'opinion encore elle - à choisir un candidat présidentiable issu des sondages nous pousseraient définitivement vers un parti de supporters. Avant même toute question programmatique, c'est ce point que le Congrès devrait trancher.
Autant dire que par souci d'efficacité et par respect du travail collectif je souscris entièrement à la démarche de Pierre Moscovici sur ce point majeur : non à la présidentialisation du parti socialiste.
Points positifs la nouvelle déclaration de principe et la réforme des statuts sont un pas vers la clarification et la modernité. Allons plus loin, appuyé sur nos valeurs réformistes, adaptons nous en permanence. Sinon comme les dinosaures, et que nous nous aimions les uns les autres ou pas, nous disparaîtrons.
