Difficile de rendre compte de la richesse des échanges entendus à l'Université d'été des Gracques hier. Les intervenants ont réellement produit des idées stimulantes permettant d'entrevoir les pistes d'un agenda réformiste renouvelé.
Le plus étonnant - en dehors de la remarquable introduction de Marcel Gauchet - fût la prestation de François Hollande en fin de matinée. Ses propos ont d'ailleurs été ensuite repris par plusieurs orateurs tant ils marquent une rupture avec le discours de type "ni ni" qu'il a constamment développé quand il choisissait ou se sentait contraint de mesurer sa parole.
C'est pourquoi je ne m'étendrais pas - faute de temps - sur les interventions de Benoit Hamon, Gérard Collomb, Daniel Cohen, Josep Borrel, Lionel Zinsou ou Jacques Attali malgré leur qualité évidente. Je noterai juste qu'en conclusion Michel Rocard, presqu'à rebours du ton général a adressé une supplique sur la question de la paix. Selon lui, elle n'est plus un acquis aussi évident que celà. Il voit poindre des menaces et le retour de comportements dangereux, nationalistes et ethnocentristes et appelle en conséquence une prise de conscience.
Mais pour ce qui concerne si j'ose dire les affaires courantes, le sujet a porté sur les conditions d'un retour de la gauche au pouvoir, et donc l'offre politique nécessaire à cet effet. Beaucoup de chemins ont été abordés mais je m'attarderai sur les trois mutations évoquées par François Hollande.
En préalable, à titre personnel le premier secrétaire s'est clairement positionné comme un réformiste, un social-démocrate, aussi bien réaliste que pragmatique. On s'en doutait un peu, mais là ce fût dit nettement sans chercher à ne pas déplaire à l'aile plus radicale.
Puis après avoir reconnu que la droite avait rebâti un socle idéologique fort, il a parlé des trois mutations nécessaires dans l'offre politique réformiste.
En premier lieu, il a parlé d'un "socialisme de l'offre". Alors qu'on attend d'abord une gauche redistributrice et donc tenante d'une politique de la demande, il dit qu'aujourd'hui la gauche (le PS) doit privilégier l'offre productive. Tous les retards français viennent de notre manque de compétitivité, de produits de qualité, faute de recherche et d'innovation suffisantes.
En second lieu, il appelle de ses voeux une mutation de l'Etat providence en Etat investisseur ou Etat stratège. Il vaut mieux prévenir et préparer que réparer. D'où un ensemble d'actions à envisager vers l'éducation, la petite enfance et la formation et la durée de travail tout au long de la vie.
Enfin il a parlé de privilégier le long terme au court terme. Traiter la durée, protéger nos ressources, calculer nos besoins, en un mot parier sur l'avenir.
Pour conclure sur ces mutations - qui sont proches de l'analyse de DSK - il a évoqué deux conditions pour faire de ces évolutions des avancées et non des renoncements sur l'agenda réformiste. Convaincre qu'il s'agit toujours de progrès et d'égalité. Et pour celà, il s'agit d'apporter plus de garanties en privilégiant le progrès collectif face à l'individualisation de la société.
Du miel pour les Gracques tant ces notions de saine gestion, d'invention de nouvelles protections et de préparation du long terme sont proches de leur propre analyse. D'ailleurs l'observation d'un entrisme réciproque a fait l'objet d'un échange non dénué d'humour.
Des mots, rien que des mots ? Peut-être, mais comme le disait Marcel Gauchet en début de journée, il s'agit de nommer les choses. Il s'agit de redonner des perspectives historiques au réformisme radical ou à la social-démocratie éreintée paradoxalement par la victoire incontestable de ses idées. La droite les a intégrées dans son propre discours, on l'a vu en 2007, au risque de la confusion. Mais le clivage subsiste. La droite réactionnaire n'existe plus vraiment, mais la droite identitaire, sécuritaire, faisant l'apologie de la réussite et de la concurrence a aujourd'hui une hégémonie en Europe qu'il faut combattre.
Manifestement Les Gracques, via ses animateurs Bernard Spitz et Denis Olivennes, ont réussi à introduire un coin dans l'habituelle pensée convenue du PS en réunissant de nombreux esprits de qualité. Mais on le savait la gauche ne manque pas de talents et d'idées, sa difficulté par construction c'est d'accepter l'arbitrage d'un seul.
PS : sur la photo, prise de loin avec mon Nokia 95, Bernard Spitz se retourne vers l'objectif, lors de l'intervention de François Hollande.
