Dans une tribune publiée ce jour, Peter Mandelson, le commissaire européen au Commerce fait l'apologie de l'ouverture des marchés comme garantie de la stabilité et de la croissance mondiales. En contrepoint, il développe une critique sans concession de toutes les tentations protectionnistes.
La phrase qui m'a frappé dans son discours, c'est celle ci : "Nul ne conteste que la mondialisation comporte des aspects négatifs. L'ouverture des marchés et l'intégration économique qui en sont les moteurs restent cependant, et de loin, les meilleurs outils à notre disposition pour accroître le bien-être économique à l'échelle de la planète, et c'est là une contribution essentielle à la stabilité mondiale. Seuls des Etats stables, capables de coopérer, peuvent faire face aux pressions qui s'exerceront sur des ressources telles que l'énergie, les denrées alimentaires et l'eau. "
Je retiens ce mot "coopérer" comme la pierre angulaire du système du libre-échange. Pour autant, il est frappant de voir ce qui manque dans cette construction : la démocratie. Seuls des Etats stables et coopératifs sont requis pour que le système fonctionne, ce qui signifie que la libre détermination des peuples n'intervient pas dans le raisonnement de Peter Mandelson. On comprend mieux que les votes sur les institutions ne préoccupent guère les commissaires européens. Ils ne l'admettent pas ainsi, mais le vote populaire passe au second plan.
Dans ce cadre la Chine et la Russie, tout comme les monarchies du Golfe, mais aussi les républiques populaires sud-américaines sont conviées à la libéralisation de leurs échanges. Il ne leur sera pas demandé de démocratiser leurs institutions. Ce n'est pas nécessaire à l'efficacité du système économique. Le pragmatisme libéral dans toute sa splendeur qui permet de commercer avec des tyrans comme Kadhafi. Mais au nom de quel réalisme économique devrait-on accepter de commercer "à égalité" avec des régimes qui ne protègent pas leurs travailleurs ? Dans ce cas précis, le protectionnisme s'impose.
En fait, on touche ici du doigt ce qui fonde le credo social libéral ou blairiste (Mandelson faisait partie de la dream team de Tony Blair, faut-il le rappeler) : quand on est social-libéral, il faut par priorité lutter contre l'insécurité économique et les inégalités. Mais les atteintes aux libertés et à la démocratie seraient des péchés véniels en comparaison des injustices qu'entraîne la pauvreté.
La logique libérale même parée de social est implacable. Elle peut expliquer le décalage entre nos aspirations "politiques" franco-françaises à plus de démocratie et de puissance politique d'une Europe protectrice et le souci anglo-saxon de tout traiter par l'économie, y compris l'Europe, y compris les problèmes de sécurité et de conditions de vie. Et finalement, ceci explique le succès des droites en Europe. Dans un contexte économique incertain, les catégories populaires sont forcément plus sensibles aux questions économiques et sociales qu'aux charmes de la démocratie participative ou la démocratie tout court considérées - comme la paix - pour acquises. De ce point de vue, 2007 aura été un terrible révélateur pour la gauche française. Le débat présidentiel centré sur le pouvoir d'achat a fait mouche.
Voilà en tout cas, un beau débat de fond qui oppose sociaux-libéraux et sociaux-démocrates. Je comprends mieux pourquoi l'UMP se dit proche du social-libéralisme alors que le PS s'affiche majoritairement social-démocrate ou réformiste. C'est aussi une façon d'expliquer l'attrait de Tony Blair pour Sarkozy aux meetings de l'UMP et réciproquement.
Pour moi qui m'interroge souvent sur la pertinence du clivage gauche-droite, libéraux contre démocrates, voilà une grille de lecture politique qui me paraît plus convaincante que les vieux débats sur la redistribution, l'intervention de l'état et l'économie de marché.
