A l'issue des élections de mai juin 2007, l’opinion souhaitait que le gouvernement s’occupe en priorité du chômage, de la pauvreté et du pouvoir d’achat. Très présent dans le discours du nouvel exécutif ce dernier thème est celui dont le score dans l’opinion avait le plus progressé (+ 4 points).
Nicolas Sarkozy a tenu sa promesse en se l'appliquant à lui même. Il a obtenu une augmentation personnelle de 140%, lui permettant enfin de travailler plus pour gagner plus ! L'adage se vérifie donc : si vous travaillez comme trois, vous pouvez gagner comme trois. Le président peut affirmer qu'il ne fait qu'appliquer son programme ! Sauf que ce faisant Nicolas Sarkozy ne gagne "que" 20 000 euros par mois, c'est à dire autant qu'un Premier Ministre qu'il a qualifié de "collaborateur". Si on suit le raisonnement ce n'est donc pas suffisant comme augmentation !
Quand on regarde les salaires des N°1 dans les grandes entreprises privées, le PDG gagne en général 2 ou 3 fois le salaire de son directeur général. Il y a donc encore une injustice flagrante dans cette république ... Sarkozy ne gagne pas assez, vraiment pas ...
Les français ne sont ni radins ni mesquins. Souligner que le président n'a pas de dépenses car il est logé, nourri, blanchi aux frais de la république, ne traduirait pas la réalité. La preuve : Sarkozy était même obligé d'emprunter à son premier ministre la résidence de La Lanterne pour y passer certains week-ends après un dur labeur. Il n'allait pas se rendre au Fort de Brégançon tous les samedis matin ; vous voyez les frais d'essence, d'avion et de police, sans compter les émanations de CO2. Alors ?
Alors trêve de plaisanterie, je pense qu'on se moque du monde et du petit peuple. C'est sans doute trop facile de critiquer quelqu'un qui ne gagnera guère plus qu'un cadre supérieur d'entreprise privée, pour une fonction ô combien plus éprouvante et exigeante sur le plan des résultats. Mais cette comparaison ne tient pas longtemps. On n'élit pas le dirigeant d'une grande entreprise, on le recrute. On ne renvoie pas un patron par le vote des salariés de l'entreprise, on le vire. Un patron n'a pas à confondre l'intérêt général et l'intérêt particulier d'un groupe d'actionnaires. Un chef d'entreprise n'a pas le pouvoir exorbitant de changer la vie des gens contre leur gré ou de les envoyer à la mort. Il ne fixe pas lui même son revenu et la règle du jeu (qui peut croire que ce sont les fonctionnaires de l'Elysée qui se sont émus tout seuls du salaire du président ?).
Non le président n'est pas un patron au service d'une communauté d'intérêts privés. L'Etat n'est pas une entreprise. En tout cas il ne devrait pas fonctionner ainsi pour les élus et les règles doivent être différentes : l'élu n'a en aucune manière à être payé à l'heure supplémentaire, au mérite ou à la productivité. Pourquoi pas une prime de résultats tant qu'on y est ? Heureusement c'est illégal et cela porte un nom : la prise illégale d'intérêts.
Il est vrai que si on compare les plus de 300 SMIC mensuels d'un patron du CAC 40 et les 20 SMIC du président, il y a encore de la marge. Les libéraux ont l'habitude de justifier les salaires des super-pédégés en citant un prix de marché et des comparaisons internationales ou en faisant un rapprochement avec les salaires des stars du sport ou du show business. C'est ce qu'on entend aussi pour Sarkozy, puisqu'on le compare à la chancelière allemande ou au président américain.
Allez dire cela à un smicard ou à un rmiste. Toutes ces explications passent au dessus de la tête des gens. Ils savent comme nous, que la rémunération d'un président n'est pas faite que d'un salaire. Si on veut être transparent, il faut tout mettre sur la table, tous les avantages, incluant les frais de bouche et de représentation qui ont coûté quelques millions d'euros aux français (souvenons nous des 4 000 francs journaliers de nourriture du couple Chirac). Ca fait dire à certains que le salaire du président est de l'argent de poche.
N'oublions pas que le salaire des patrons des grandes entreprises est souvent indécent car il n'est soumis à aucun vrai contrôle, procède de logiques purement mercantiles et n'a parfois rien à voir avec les résultats obtenus. La déconnexion avec la réalité est flagrante. Le patron de Merrill Lynch qui part avec 300 millions de dollars après avoir échoué est le dernier exemple en date. Pourquoi faudrait-il que la sphère publique imite ce monde de prédateurs et de seigneurs de la finance mondiale ? Quelle exemplarité y a t-il dans cette cupidité des maîtres du monde, des "big guys" et des "big pockets" ? Je n'en vois aucune. Les américains peuvent trouver cela fascinant et naturel cette loi de la jungle, pas moi. Fort heureusement, personne n'a proposé d'aligner le salaire de Sarkozy sur celui des grands patrons du privé.
Evidemment il est légitime d'obtenir un salaire correct et des garanties en contrepartie de l'engagement électif. Il est vrai qu'un élu doit pouvoir retourner à la vie civile dans des conditions dignes, au bout de quelques mandats ou en cas d'échec. Toute la difficulté de notre système public est de mesurer le juste prix des services rendus par les politiques et de contrôler les dépenses des élus. L'évaluation des rémunérations dans le privé est soumise à un comité indépendant. Personne ne contrôle vraiment les dépenses. Quel est ce comité au sein de l'Etat ? La Cour des Comptes pourrait sans doute être chargée de cette double mission.
En fait c'est le pouvoir le vrai carburant des hommes politiques. Certains sont prêts à se passer de tout enrichissement personnel à la hauteur de leur "prix de marché" à condition d'avoir le pouvoir. Le pouvoir au service de convictions. Pour nombre de citoyens, les élus devraient être honorés de pouvoir servir et n'avoir que des indemnités minimes. La question est taboue mais attire-t-on vraiment ainsi les vocations sans parler des talents ? Se dévouer pour presque rien comme pour un sacerdoce ? En bon pragmatique, je doute du résultat. Bien sûr les convictions doivent passer avant l'appât du gain. Il ne faudrait pas de toute façon confondre le travail d'élu et celui de fonctionnaire ou de chef d'entreprise. Mais alors ou est le point d'équilibre ?
Gagner de l'argent pour subsister à ses besoins et représenter dignement la nation c'est normal. S'enrichir dans une fonction élective, là non, ce n'est pas tolérable. Voilà le point d'équilibre. Sinon c'est contraire au sens de l'engagement public. Mais on est riche à partir de combien par mois me direz vous ? Question très délicate. Un grand patron du privé (ou un DSK !) qui viendrait occuper un poste de ministre y perdrait beaucoup au passage. Il est sûr cependant que 20 000 euros par mois vous classe parmi les riches si on interroge la population. Voilà pourquoi le signal envoyé aux français qui ont du mal à s'en sortir et à qui on demande des efforts est déplorable. Les français n'ont pas envoyé Sarkozy à l'Elysée pour qu'il s'enrichisse même s'il travaille comme quatre. Ce rapport décomplexé à l'argent dans la sphère publique est malvenu, inapproprié, malsain. Encore une fois faire cela, maintenant, dans ces conditions, c'est choquant et va réactiver le "tous pourris".
Sarkozy véhicule une idéologie à lui tout seul. Il incarne une forme de revanche culturelle de la droite attirée par le pouvoir et par l'argent, et tous les privilèges qui en découlent. Il veut tout, tout de suite, et ne s'en cache guère avec les meilleurs arguments (de droite) du monde.
Au premier abord, les ravages dans l'opinion devraient être spectaculaires. Mais les frasques et les valises de billets d'un Chirac n'avaient pas coûté à celui ci sa réélection. Alors erreur ou non de Sarkozy ? Non, cette affaire est volontaire, tant l'omni président se pense dans son bon droit. Et plus grave, je crois que l'équilibriste va de nouveau s'en sortir. Je suis certain que le camelot va venir nous vendre l'affaire de façon très convaincante prochainement à une heure de grande écoute. Il a déjà les phrases toutes faites dans sa bouche, avec sa tactique habituelle : prendre les français à témoin "Trouvez vous normal que le président de tous les français gagne moins que ...", "je suis l'exemple de ce que je veux pour les français" "Savez vous combien j'ai rapporté à l'Etat français dans l'affaire Alstom sans gagner un euro de plus ? Des milliards ... " "Tout est fait en toute transparence " "Les français jugeront aux résultats "... et le tour est joué. D'ailleurs l'affaire ne fait pas grande polémique, car elle a été présentée à la sauvette la veille d'un grand week-end. Encore une habileté de celui qui sait choisir son moment pour communiquer sur son divorce ou sur son augmentation de salaire. Dans une semaine tout le monde aura oublié, comme on a oublié l'augmentation de salaires des ministres en 1997. Voilà une affaire vendue !
On paie très cher les bons vendeurs. Je suis bien placé pour le savoir.






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