Vous aimez la sociologie ? Une lecture rapide (75 pages quand même) pour ce week-end : "Le Descenseur social, enquête sur les milieux populaires" de Philippe Guibert et Alain Mergier, qu'on trouve sur le site de la fondation Jean Jaurès en téléchargement libre.
L'analyse porte sur un tiers des français, ces fameuses catégories populaires qui ont déserté la gauche de gouvernement au profit d'un vote protestataire, radical, volatile.
Ces français ont largement contribué au séisme de 2002. Ils ont fait la décision dans le vote sanction des régionales de 2004 et dans le non au référendum sur le TCE. Ils ont également joué en faveur de Sarkozy en 2007, même si c'est le vote des retraités (un tiers de la population française) qui a été décisif pour la présidentielle.
Autrement dit, rarement une catégorie de la population a t-elle mérité qu'on examine les raisons historiques de ses choix (ou de ses non-choix) en matière politique et les conséquences pour nos débats futurs.
Au coeur de la lecture, le mouvement de transformation sociale qui insensiblement a mis les classes sociales les plus fragiles en première ligne de la mondialisation. Quand des centaines de millions de travailleurs des pays pauvres s'extirpent de la misère en quittant les campagnes chinoises ou indiennes, ce sont des dizaines de millions d'occidentaux qui perdent leurs repères, leurs sources de revenus et leurs possibilités d'accession à un meilleur statut social.
Ce constat est essentiel. Les membres des catégories populaires (majorité d'ouvriers, d'employés, de travailleurs indépendants, isolés, ...) ne doivent pas seulement s'adapter au progrès technique en élevant leur niveau de qualification, à l'instar de tous les salariés depuis la révolution industrielle. La libéralisation des échanges, la dérégulation et les facilités de communication et de transport ont mis en concurrence l'ensemble des salariés de la planète. Ces salariés sont totalement pris en étau entre les demandes des entreprises et la compétition d'une main d'oeuvre invisible.
La dépolitisation de ces citoyens s'apparente dès lors à un réflexe de survie. Le vote protestataire ou radical n'en est que plus naturel. Défiants envers les politiques, lassés d'attendre la fin de la crise économique et sociale larvée qui secoue nos pays, cette partie de la population refuse les règles du jeu que les mieux nantis, les mieux intégrés ont construites à leur seul avantage.
Illustration : un point crucial du débat que les partenaires sociaux ont engagé depuis vendredi, c'est la forme du contrat de travail. L'issue de ces réunions est donc capitale. Chez les salariés défavorisés, la notion de moindre précarité est étroitement associée au CDI qu'on veut remettre en cause. Dans le processus actuel, le contrat est préféré à la loi, je m'en réjouis, mais le rapport de forces est en défaveur des syndicats et des salariés. Si la loi intervient en dernier recours, on anticipe de quel côté de la balance, elle penchera.
Pourtant les conditions poussent les partenaires à un compromis et à un échange : flexibilité en échange de plus de pouvoir d'achat, acceptation de la mobilité en échange de nouvelles protections, effort de qualification en échange de gains de productivité. Les syndicats ont tout à gagner en acceptant de revoir les termes de l'échange. Une gauche étatiste au pouvoir les en aurait dissuadé, arcboutée sur la défense des situations acquises par les salariés du public. Une gauche sociale-démocrate les aurait au contraire encouragé à trouver un accord, soucieuse d'équilibre entre tous les salariés.
Demandeurs de dignité, de protection et de justice, les électeurs n'ont pas voté uniquement pour "gagner plus". Ils ont aussi voté pour "travailler mieux". La multiplication des contrats précaires, des heures sup, des contrats de deux fois 15 ou 20 heures par semaine, des boulots après le boulot sont le signe d'une libéralisation accentuée de l'économie. C'est une mutation sociologique majeure vers un mode de vie à l'anglo-saxonne que nous ne sommes pas contraints d'accepter.
Le progrès social ne passe pas par l'atomisation de la vie des gens, par ces bombes à fragmentation. Non seulement cela entraîne la perte du lien social, mais il y a aussi le sentiment que rien ne permettra de progresser socialement, d'accéder au crédit, à la possession d'un logement, au financement des études pour les enfants, ... alors que d'autres s'en sortent sans effort ou sans mérite.
Le sentiment d'injustice gagne, la haine de l'assistanat progresse, le système D devient la règle. L'horizon des projets se limite au court terme, quand ce n'est pas au jour le jour.
Cette évolution sociologique nous a conduit tout droit à l'élection de Sarkozy. Comment se fait-il que nous le savions et que nous n'avons rien fait pour y répondre ? Comment se fait-il que nous les socialistes, n'avons pas produit les bonnes analyses et surtout les bonnes solutions ? Probablement, parce que d'une grande arrogance, nous avons manqué d'imagination et d'audace, et plus grave parce que collectivement, nous avons été totalement incapables d'empathie. Suffisants et insuffisants, nous avons été incapables de dire comment et pourquoi nous pouvions régler les problèmes des français. En examinant la nature des débats qui nous occupent actuellement (leadership, stratégie, projet) je ne suis pas sûr que la leçon de fond aura été retenue.
Toujours mettre au coeur des débats la question sociale, voilà ce qu'est être socialiste. C'est simple et c'est compréhensible par les "milieux populaires", pourquoi chercher plus loin les bases d'une refondation ? Et si possible en faisant preuve de modestie. C'est une leçon pour nos dirigeants, mais c'est aussi une leçon personnelle.
