Il est toujours bon d'entendre tous les sons de cloche avant d'émettre un avis.
J'avais comme (presque) tout le monde réagi assez négativement à la publication des extraits du dernier livre de Lionel Jospin (que je n'ai pas lu, grave erreur) : "L'impasse". Au premier abord, les attaques contre Ségolène Royal me paraissaient assez mal venues de la part de quelqu'un qui symbolise l'échec électoral le plus tragique de la gauche depuis le score de Defferre en 1965.
En fait c'est Libération qui avait donné le ton en publiant lundi dernier des propos de Jospin exclusivement à charge contre Ségolène Royal. Toute la gauche parlementaire s'en était émue.
La torpille de Lionel Jospin semble avoir atteint son but. Les supporters de Ségolène Royal ont paru étrangement désorganisés face à une attaque dont la virulence aurait normalement dû créer un front de soutien massif autour de l'ex-candidate. Il s'est bien produit mais finalement avec une forme de retenue et beaucoup de soupirs de résignation face à un vieil oncle grincheux qu'on n'écoute qu'à moitié. En fait c'est la faiblesse et l'incongruité de la défense qui m'ont étonné plus que la virulence de l'attaque. Les accusations de sexisme et de racisme, appuyées par des références à Jeanne d'Arc et à la Bible m'ont rappelé de mauvaises répliques entendues lors des primaires de 2006. On aurait pu espérer quelque chose de plus distant ou de plus digne. Un renvoi de Jospin à ses propres responsabilités dans nos échecs ou alors un silence méprisant comme réponse. Elle n'a pas trouvé les mots justes.
Hier sur France 2, et encore ce soir, Jospin au grand jury RTL a défendu son livre d'une façon qui m'a semblé rétablir davantage de mesure. Il a demandé qu'on ne lise pas que les parties les plus polémiques de son ouvrage mais aussi celles où il trouve des qualités à Royal et surtout où il pose des questions politiques de fond sur "le leadership du PS, de ses alliances et de son identité, c'est à dire ses propositions et ses idées". Des questions que moi même je mets sur la table à mon modeste niveau local de militant.
Je suis persuadé qu'on ne peut faire l'économie de ce débat, aussi dur et pénible soit-il. Et j'estime que tout doit s'exprimer tant qu'on reste sur le plan des idées. Sur ce point je ne suis pas sûr que Jospin ait respecté la ligne jaune. Lui non plus n'a pas eu les mots justes.
La politique est avant tout une affaire de mots, de débats, de bruits et de fureur comme disait Jaurès. Un Nicolas Sarkozy a ce talent avec les mots qui font que 76% des français l'ont trouvé convaincant l'autre soir. Quel socialiste d'envergure nationale a ce talent ? Je n'en vois guère. Voilà une des (multiples) raisons de nos défaites : le défaut dans la communication. Sur ce point, on ne peut affirmer que Ségolène Royal avait la maitrise absolue de sa parole, pas plus d'ailleurs que Jospin et ses allusions à l'âge de Chirac. Le dernier magicien de la parole socialiste reste bien Mitterrand.
Pourtant Jospin ce soir a donné une raison d'espérer : il s'est demandé si le volontarisme verbal de Sarkozy ("j'irai chercher la croissance") ne se fracassera pas à un moment donné sur les réalités de la crise. Le verbe haut du capitaine par temps calme va t-il résister aux prochaines tempêtes ? Bonne question, même si à ce jour, l'ancien avocat d'affaires a toujours réussi à faire porter les échecs sur d'autres que lui, et à s'attribuer toutes les réussites. Les français peuvent finir par se lasser d'un discours dont la mécanique est désormais rôdée : indignation, prise à témoin de l'opinion, désignation des coupables. Les français qui se disent aujourd'hui devant leur télé : "il a raison", ne se feront plus emberlificoter par ces démonstrations populistes en l'absence de résultats.
A une condition : qu'ils aient l'impression qu'en face, quelqu'un parle juste. Une question de justesse et non de justice comme l'a souligné avec beaucoup d'à propos ... Lionel Jospin.
