En parcourant les dépêches du Monde, je suis tombé sur "la lettre de mission adressée à Christine Albanel, ministre de la Culture et de la communication" par le président de la république. Notez le Grand C à Culture et le petit c à communication ... on est en France. Elle date du 2 août, juste avant le départ en "vacances" du pouvoir.
Comme je ne suis pas un spécialiste de ces questions, je ne souhaite pas du tout faire un commentaire particulièrement pointu et pertinent sur la politique culturelle de la France. Mais je me servirai de cette courte lettre comme d'un révélateur du mode de fonctionnement de Nicolas Sarkozy ...
En effet je voudrais mettre en évidence le style de gouvernance, démontrer s'il en était encore besoin l'hyper-présidentialisation du régime. Je vais abonder dans le sens de ceux qui s'ils ne critiquent pas systématiquement l'action présidentielle, n'en sont pas moins vigilants sur les risques de dérive vers le pouvoir personnel.
Relevons quelques phrases significatives du mode de fonctionnement mais aussi du tempérament et de la personnalité du président.
1ère citation :
"L'objet de cette lettre de mission est de vous préciser les points qui, parmi ces engagements, nous paraissent prioritaires et sur lesquels nous vous demandons d'obtenir rapidement des résultats."
Décryptage : le volontarisme et la culture du résultat
La culture du chiffre diront certains. Typique de l'homme en première ligne qui a besoin de pouvoir afficher la mesure de "son" action.
C'est ce que Sarkozy avait déjà fait au Ministère de l'Intérieur. Il réplique à l'Elysée ce qui a fait sa popularité dans l'opinion.
2ème citation :
"Votre première mission sera de mettre en oeuvre l'objectif de démocratisation culturelle. Celle-ci a globalement échoué parce qu'elle ne s'est appuyée ni sur l'école, ni sur les médias, et que la politique culturelle s'est davantage attachée à augmenter l'offre qu'à élargir les publics."
Décryptage : l'incarnation de la rupture
Le bilan de ses prédécesseurs est qualifié sans ambages d'échec. Le changement devient non seulement nécessaire mais la marque de fabrique du président. Mais le président va générer des attentes lourdes qu'une habile politique de communication ne saurait suffire à combler. Accordons lui pour l'heure le bénéfice de l'audace sans oublier les "audaces" chiraquiennes sur la fracture sociale. La vraie rupture se jugera dans le temps.
3ème citation :
"La gratuité des musées nationaux fait partie des engagements du projet présidentiel. Si elle est possible et réussie ailleurs, on ne voit pas pourquoi elle ne le serait pas en France."
Décryptage : le pragmatisme.
Une expérience étrangère réussie est la preuve selon Sarkozy que l'échec n'est pas inéluctable. La phraséologie employée empêche même toute contestation. L'argumentation est basée sur des évidences et des "preuves irréfutables" : on retrouve la patte de l'avocat ... très habile. Si le ministre ne réussit pas, ce ne sera pas la faute du président. L'exception française ne sera pas une excuse. Qui ne se souvient que Nicolas Sarkozy était l'ami de Jean-Marie Messier ou J6M, grand pourfendeur du particularisme culturel français ?
4ème citation :
"De même, nous voulons que la France joue un rôle majeur dans l'accueil et la formation des futures élites culturelles et artistiques des pays étrangers."
Décryptage : le ton se veut parfois royal.
Avec un pluriel de majesté employé au sens du "je" et non d'une mission décidée collectivement en équipe de direction. Celà étant, l'emploi du "je" aurait été aussi sujet à caution, admettons le. Disons qu'un emploi du "je" aurait eu le mérite en cette occasion de marquer la volonté présidentielle et non celle de ses conseillers.
5ème citation :
"Vous prendrez les dispositions nécessaires pour redresser rapidement le marché de l'art français."
"En lien avec le ministre des Affaires étrangères et européennes, nous vous demandons de moderniser en profondeur l'action culturelle extérieure de la France."
Décryptage : le style n'évite pas les écueils du discours convenu.
On trouve du yakafauçon, des généralités et des phrases creuses. Sans doute inévitable, mais c'est dommage. Une faute de goût par rapport au reste du texte bien plus volontariste.
6ème citation :
"Dès cet été, une révision générale des politiques publiques, à l'instar de celle réalisée par le Canada au milieu des années 90, sera donc entreprise. Elle sera conduite, sous notre autorité, par le Secrétaire général de la Présidence de la République, le Directeur du cabinet du Premier ministre, le ministre du Budget, des comptes publics et de la fonction publique, le secrétaire d'Etat chargé de la Prospective et de l'évaluation des politiques publiques, ainsi que des personnalités qualifiées issues du secteur public et du secteur privé, et des parlementaires."
Décryptage : la consécration de la disparition du premier ministre
Tout remonte au président. Ce n'est même pas François Fillon qui est cité, mais son directeur de cabinet, et humiliation supplémentaire, c'est le Secrétaire Général de l'Elysée qui est cité en premier. La preuve s'il en est qu'une réforme de nos institutions est nécessaire, même si la Vème république révèle président après président son extraordinaire souplesse.
7ème citation :
"Nous ferons le point d'ici un an de l'avancement de votre mission et des inflexions qu'il convient, le cas échéant, de lui apporter.
En vous renouvelant notre confiance, nous vous prions d'agréer, Madame la Ministre, l'expression de nos respectueux hommages.
Le Président de la République, Nicolas Sarkozy"
Décryptage : l'installation des ministres dans la précarité.
En quelques mots, le président montre au ministre qu'il est en bail à durée déterminée et que la confiance "renouvelée" n'est pas illimitée mais bien fonction des résultats attendus. La culture d'entreprise et de management installée dans les plus hautes sphères de l'Etat. Doit-on s'en plaindre ? Pour ma part, j'estime qu'il y a un vrai progrès. L'efficacité ne saurait être l'apanage du privé.
En conclusion, qu'en quelques lignes, tant de choses soient dites et affirmées sans complexes et sans détours, démontre l'américanisation du régime : un palais de l'Elysée centre du pouvoir, des équipes de collaborateurs autour du président bien plus influents que les ministres régaliens, et une culture du pouvoir centrée sur les résultats et le pragmatisme. Quel autre gouvernement hormis le gouvernement américain fonctionne t-il ainsi ? Une différence mais de taille : le rôle éminent des parlementaires américains, véritable contre-pouvoir que n'assurent pas nos députés et sénateurs.
S'il y a une réforme nécessaire et prioritaire désormais, c'est bien celle là : le renforcement du pouvoir de nos représentants. C'est le rôle dévolu à la Commission Balladur, sur proposition de Nicolas Sarkozy, conscient d'un déséquilibre patent. Si une vraie réforme de nos institutions est à la clé , on pardonnera beaucoup au président, y compris son goût immodéré pour la Communication (avec un grand C) quand elle le concerne.
