Je cherche depuis un moment ce qui manque à la gauche pour être majoritaire dans le pays.
Certes les grands courants de la pensée dominante ne nous sont pas favorables. L'opinion reste ou est devenue majoritairement favorable à des thématiques de réussite individuelle, de valeurs familiales, de respect, d'ordre et de sécurité. Il y a aussi un certain désenchantement par rapport aux politiques, à l'absence de crédibilité des solutions proposées, au manque d'innovation et d'imagination des experts et des gouvernants. Tout cela a déjà été diagnostiqué depuis longtemps, mais finalement on reste dans le constat.
Le sondage qu'a produit cette semaine le Nouvel Observateur en liaison avec le groupe des Gracques qui se réunit ce week-end pourrait mettre le PS en état de cataleptie tant il est catastrophique et révélateur de notre profond divorce avec l'opinion. Ce divorce vient de loin. Il n'a pas pour cause ou explication le traumatisme de 2002, mais incontestablement l'incompréhension date des années Jospin. L'alchimie attendue ne s'était pas produite, mais bien au contraire un phénomène de rejet organique très net a éclaté.
En 2006, la gauche a cru trouver la pierre philosophale en désignant une candidate dans l'air du temps, en phase avec l'opinion, sans tabou par rapport à l'idéologie à demie libérale, honteuse culpabilisante et à poussées de fièvre radicales qui nous sert de vade mecum doctrinal.
Ravis, nous avions enfin notre Sarkozy de gauche dans un parti de notables et d'élus en crainte perpétuelle de perdre ou gaspiller la rente électorale.
Las, la pierre s'est transformée en sable fuyant au contact des réalités de la campagne. Effritement, usure, broyage, tel a été le vécu quotidien des militants désespérant de comprendre les mécanismes à l'oeuvre qui ont produit le résultat que l'on sait.
La cause, les causes, de nombreux ouvrages se chargent en ce moment de les décrypter. Je ne compte pas y revenir ou les répéter. Je me contente d'observer que l'alchimie ne s'est pas produite à la hauteur de nos espérances. Je ne retiens qu'une chose dans un des livres que j'ai lu, celui de Jean-Christophe Cambadélis : le niveau très bas de la gauche dés le départ de la compétition.
Ce niveau très bas dont je disais qu'il vient de loin, n'est pas fait pour nous consoler. Une élection n'est ingagnable ou imperdable que si on ne fait rien pour que les conditions ne changent. Et dans cette compétition il y a un mécanisme qui s'est avéré inopérant pour la gauche : la catalyse. Ce phénomène de transformation de l'opinion qu'aurait du apporter Ségolène Royal ne s'est pas produit, tout du moins au niveau requis.
Voici la définition d'une catalyse telle qu'on l'apprend au lycée :
Un catalyseur modifie le mécanisme réactionnel de la réaction étudiée, c’est-à-dire la nature des étapes permettant de passer des réactifs aux produits. En aucun cas, il ne pourra modifier le sens d’évolution d’un système, ni son état d’équilibre.
Un catalyseur influe uniquement sur la cinétique de la réaction chimique considérée. Il n’est pas consommé et se retrouve inaltéré à la fin de la réaction. Il suffit alors d’une très petite quantité de catalyseur pour transformer rapidement une grande quantité de réactifs.
Si on considère les français comme les "réactifs", et la candidate comme le catalyseur, on constate que l'influence ou la puissance du catalyseur que nous avons employé était insuffisante, probablement surestimée à nos yeux et aussi à celle de la population subjuguée un temps par l'image de la dame en blanc.
Qu'aurait-il fallu pour que la puissance du phénomène catalysant soit accrue ? Une dose d'énergie supplémentaire ... Si on examine les choses, c'est bien d'ailleurs cette énergie intérieure qui a propulsé Sarkozy en tête et qui continue d'ailleurs à le valoriser aux yeux des français.
Reprenons la lecture de la définition basique qu'on retient au lycée pour l'énergie :
La rupture et la formation de liaisons lors d’une réaction chimique, ou la modification des interactions entre les molécules d’un même corps pendant un changement d’état, sont des manifestations qui nécessitent ou libèrent de l’énergie.
Lors de toute réaction chimique, on observe un échange énergétique entre le milieu réactionnel et le milieu extérieur.
Et voilà comment on comprend intuitivement ce qui a manqué pour la génération de cette énergie nécessaire à la formation d'un mouvement puissant, d'une dynamique comme on dit aussi en politique. C'est l'absence d'échange énergétique entre différents milieux.
Le phénomène Ségolène Royal ne pouvait s'auto-suffire, il aurait du être alimenté par une source d'énergie extérieure. Alors quelle aurait du être cette source ? Le PS probablement. Le projet bien sûr mais aussi les hommes et les femmes qui dirigent la machine. A défaut d'un soutien sans faille, qu'elle n'a d'ailleurs recherché que par épisodes, Ségolène Royal a préféré compter sur le soutien de l'opinion, sur celui des militants les plus proches d'elle, sur celui de quelques fidèles. Mais la foi militante, si intense soit-elle n'a pas suffi à porter la candidate au delà d'elle même, à la transcender.
Voilà comment un simple exercice de chimie au lycée permet de revoir la séquence politique de 2007 sous un angle différent mais somme toute pas aussi éloigné que cela des analyses produites par les commentateurs traditionnels. 2002 a créé 2007. Il nous faut admettre que nous n'avons pas trouvé la formule catalytique et énergétique qui nous aurait permis de retourner l'opinion, ou tout au moins d'accélérer et d'accompagner l'évolution du système, ce qui est quand même la vocation première d'un parti réformiste.
Cette question du divorce avec l'opinion est centrale. Nous avons deux solutions : attendre que l'opinion se retourne sans rien changer nous mêmes, ou faire en sorte de nous adapter à un environnement mouvant, ce que certains considéreront comme une trahison ou de l'opportunisme. L'adaptation est la seule solution viable si nous voulons survivre, et il n'y a aucun déshonneur à vouloir survivre. Dans la loi de l'évolution, c'est la condition première pour agir et pour créer les conditions d'une nouvelle catalyse.
