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août 2006

Le temps des idées

SORRY, JACK ! (WELCH pas LANG)

Un «patron du siècle» qui ne passe même plus l'été : telle est la mésaventure qu'est en train de vivre Jack Welch, porté aux nues par Fortune en 1999 et aujourd'hui dégommé par ce même magazine d'un simple Sorry, Jack ! Surnommé«Neutron Jack» pour la vitesse avec laquelle, au sein de General Electric, il atomisait l'emploi - 100.000 suppressions de postes en cinq ans - Jack Welch n'est pas sans rappeler les sorcières qui hantent encore son lieu de naissance.

En 1692, à Salem (Massachusetts), la fille et la nièce du révérend Parris, sans doute victimes de l'ergot de seigle, entrent en transes. Consulté, le médicastre local efface son incompétence d'un mot magique : possession. Les filles sont ensorcelées et, au fil de leurs divagations, multiplient les noms de «coupables» que la justice, hélas, prend extrêmement au sérieux. Dix-neuf hommes et femmes sont pendus. A peu près autant d'innocents meurent en prison. Un octogénaire qui refuse de se défendre est condamnéà l'«empilement» et agonise trois jours durant, la poitrine écrasée par de lourdes pierres. Toutes ces victimes ont leur musée : The Salem Witch Museum.

Longtemps considéré comme sorcier, Jack Welch a fait lui aussi quelques victimes qui n'auront sans doute jamais leur mémorial. A commencer par les hommes et femmes licenciés en vertu d'une règle inepte, longtemps érigée en dogme, selon laquelle toute organisation compte en son sein un pourcentage prédéterminé (10 %) de personnes «non performantes» dont il convient de se délivrer. Un quart des Fortune 500 auraient, dit-on, appliqué le rank & yank (classer puis se débarrasser) avec, comme dérive prévisible, des discriminations (notamment en fonction de l'âge) et la multiplication des recours devant les tribunaux.

La plupart des entreprises en sont revenues, parfois au prix fort. Tel Ford, contraint de transiger à plus de $ 10 millions pour mettre fin à la plainte collective de 500 employés abusivement mal notés. Elles remettent également en cause un autre dogme «welchien» : celui de la valeur pour l'actionnaire. Il a permis des errements à la Enron ou, plus près de nous, à la Ahold, mais surtout enfanté la tyrannie des résultats trimestriels qui, bien évidemment, doivent être systématiquement meilleurs que ceux de la période précédente. Ce court-termisme entrave tout investissement productif et a transformé la Bourse en «une loterie qui ne représente plus du tout la valeur de l'entreprise».

La généralisation des stock-options n'a rien arrangé. Dans cette course au dividende, le client n'existe que pour être relancé de plus en plus agressivement. Faut-il dès lors s'étonner si, aux Etats-Unis, les entreprises perdent en moyenne plus de la moitié de leurs clients en quatre ans ? Et n'ont finalement plus grand-chose de passionnant à proposer ? Depuis que Jack Welch a fait sa bible de la méthode de management Six Sigma, de nombreuses entreprises l'ont imité. Pour leur plus grand malheur. L'adoption de Six Sigma a certes porté de 15 % à 19 % la marge opérationnelle de GE, mais tous les suiveurs n'ont pu en faire autant. Plus grave, centré sur une amélioration obsessionnelle de la qualité, le système inhibe toute créativité et nouvelle approche.

Ces trois Jack's rules, hier encore considérées comme «écriture sainte» que l'on peut à la rigueur commenter mais en aucune manière remettre en question, apparaissent désormais comme autant d'erreurs. Il en est beaucoup d'autres. Telles les vertus prêtées à la grande taille et la volonté d'être systématiquement n° 1 ou n° 2 dans son marché. Son gigantisme n'a en aucune manière protégé General Motors. Trouver une niche ou créer quelque chose de neuf rapporte infiniment plus qu'une première place maintenue à grands frais. Aujourd'hui encore, Coca-Cola se repend d'avoir considéré Gatorade comme une low volume distraction. Toutes ces règles ont peut-être été valables à un moment donné, mais la canicule est là pour nous le rappeler : le climat change. Pourquoi en irait-il autrement dans les entreprises ?

Tony Coenjaerts

Article paru dans Trends le 03/08/2006

Commentaire personnel : pour vivre de l'intérieur d'une multinationale américaine, l'application de ces préceptes de management, je ne peux que souscrire à la conclusion de cet article sur les méfaits du capitalisme financier.

La politique non plus n'échappe pas à la règle des règles que DSK nous a rappelé en ces termes : l'impérieuse obligation de savoir changer de paradigme ou en termes moins universitaires, la capacité à se remettre en cause pour bien gérer le changement.

DSK avait à juste titre indiqué que les solutions de 1997 ne pourraient s'appliquer telles quelles en 2007. Encore faut-il être capable d'en imaginer de nouvelles. Avec AG2E et le courant Socialisme et Démocratie au sein du PS, on sait que DSK a le laboratoire d'idées et les équipes pour mettre en oeuvre le changement. Mais nous ne sommes pas les seuls, et c'est heureux. L'appel à la rénovation à gauche est typique du fonctionnement de la nouvelle sociale-démocratie française. Le travail d'entraînement à mener pour rassembler la gauche autour de solutions nouvelles constitue le challenge de notre action politique.

C'est pourquoi on accorde en France un primat aux valeurs collectives sur celui de la valeur de la libre entreprise. L'humanisme et le progrés social doivent rester au premier rang des priorités, faute de quoi le projet global n'a ni sens ni valeur. L'extrême gauche avait trouvé un superbe slogan pour l'exprimer : "nos vies valent plus que leurs profits".